Combien de temps faut-il pour prendre une habitude ? Environ 66 jours, pas 21

Pour la plupart des gens, environ deux mois. Selon l’habitude et la personne, de trois semaines à presque un an. Les fameux « 21 jours » n’ont jamais été un résultat de recherche.

Voici ce que les chercheurs ont mesuré sur la formation des habitudes, la place de la motivation, et ce que les données peuvent et ne peuvent pas nous dire.

Ce qu’on appelle une habitude

En psychologie, une habitude est plus précise que « quelque chose que je fais souvent ». C’est un geste qu’une situation déclenche sans que vous le décidiez : le dîner se termine et vous voilà devant l’évier. La situation est le signal, et c’est le lien entre le signal et le geste que la répétition construit.

Ces liens font tourner une bonne partie de la journée. Quand des chercheurs ont demandé à des volontaires de noter chaque heure ce qu’ils étaient en train de faire, entre 35 % et 43 % des actions relevées étaient des choses faites presque tous les jours au même endroit, le plus souvent en pensant à autre chose.1 C’est ce qu’apporte une habitude : le geste se fait, et votre attention reste libre. Une fois installée, elle ne dépend plus ni de la mémoire ni de la motivation.

D’où viennent les « 21 jours »

En 1960, un chirurgien plasticien, Maxwell Maltz, écrit dans son livre Psycho-Cybernetics que ses patients mettent « au minimum 21 jours environ » à s’habituer à un nouveau visage ou à la perte d’un membre. C’était une observation sur le temps qu’il faut pour ajuster l’image que l’on a de soi, et elle venait avec le mot « minimum ».

Le livre s’est vendu à des millions d’exemplaires. Avec les années, le « minimum » a disparu, le sujet est passé de l’image de soi aux habitudes, et la remarque d’un chirurgien est devenue une règle. Personne n’avait rien mesuré.

Ce que la recherche a trouvé

La première étude à le mesurer sérieusement vient de l’University College de Londres, en 2010. Phillippa Lally et ses collègues ont demandé à 96 volontaires de choisir un nouveau comportement, lié à l’alimentation, à la boisson ou à l’exercice, et de le répéter chaque jour après le même signal : un fruit au déjeuner, quinze minutes de course avant le dîner. Pendant 84 jours, les volontaires ont noté s’ils l’avaient fait et à quel point le geste leur semblait automatique.2

L’automatisme progresse vite les premières semaines, puis plafonne. Une habitude se forme le long d’une courbe ; il n’y a pas de jour où elle s’enclenche d’un coup. Le volontaire typique a atteint 95 % de son plateau au bout de 66 jours.

L’automatisme d’une nouvelle habitude, jour après jour
0 % 50 % 100 % 0 21 66 100 Jours de répétition quotidienne Jour 21 : environ 60 % Jour 21 : environ 60 % Jour 66 : 95 % Jour 66 : 95 %
Illustration de la forme observée dans l’étude de Londres : un départ rapide qui plafonne, ici à 95 % du plateau au 66e jour. La montée la plus raide a lieu les trois premières semaines : d’où l’impression de progrès rapide. Les courbes individuelles varient beaucoup.

La courbe montre aussi pourquoi les 21 jours paraissent crédibles. Au bout de trois semaines, la partie la plus raide est derrière vous et le geste est nettement plus facile. Mais sur une courbe comme celle-ci, vous n’êtes qu’un peu au-delà de la moitié, et un mauvais jour il faut encore décider de s’y mettre.

Un écart très large

66 jours, c’est le milieu d’un éventail très large. Dans l’étude de Londres, le volontaire le plus rapide a mis 18 jours, et pour le plus lent la projection donnait 254.2

En 2024, une synthèse de l’université d’Australie-Méridionale a réuni 20 études et 2 601 participants. Quand les études indiquaient la durée, la valeur typique était là encore de 59 à 66 jours, certaines moyennes allaient de 106 à 154 jours, et les personnes de 4 à 335 jours.3

Le temps qu’il a fallu, du plus rapide au plus lent
0 100 200 300 jours 21 jours Étude de Londres, 96 personnes : de 18 à 254 jours Étude de Londres, 96 personnes : de 18 à 254 jours Étude de Londres, 96 personnes : de 18 à 254 jours Synthèse de 2024 sur 20 études : de 4 à 335 jours Synthèse de 2024 sur 20 études : de 4 à 335 jours Synthèse de 2024 sur 20 études : de 4 à 335 jours
Le point marque la personne typique (médiane). Les durées les plus longues sont des projections au-delà de la fin de chaque étude.

Comptez raisonnablement deux à trois mois. Cinq n’auraient rien d’inhabituel.

Pourquoi certaines habitudes prennent plus de temps

Que se passe-t-il quand on manque un jour ?

Pour l’habitude elle-même, presque rien. Dans l’étude de Londres, manquer une occasion n’a pas eu d’effet notable sur la formation de l’habitude. La courbe a repris là où elle en était.2

Ce résultat est étroit. Il porte sur un jour manqué, pas sur des absences fréquentes. C’est toujours la répétition qui fait l’habitude, et rien dans l’étude ne dit que des trous réguliers sont sans conséquence.

Ce qu’un jour manqué fait à votre motivation est une autre question, et là les données sont moins rassurantes. Les séries en sont un bon exemple. Dans sept études, les personnes à qui l’on montrait une série ininterrompue de leur propre comportement passé continuaient plus volontiers que celles à qui l’on montrait une série avec une coupure. L’effet venait de la façon dont l’historique était présenté, pas de ce qu’elles avaient réellement fait, et il était plus fort quand elles s’attribuaient la coupure.4 Une série est donc un vrai moteur tant qu’elle dure, et un vrai découragement le jour où elle s’arrête.

La recherche sur les régimes avait trouvé quelque chose de semblable il y a longtemps. Dans une expérience classique, des personnes au régime que l’on avait amenées à faire un écart ont ensuite mangé davantage, et non moins.5 Les psychologues l’ont plus tard surnommé l’effet « what the hell », autrement dit « foutu pour foutu ». L’écart avait fait peu de dégâts. Y voir la preuve que la tentative avait échoué a fait le reste.

La place de la motivation

Quand une routine s’arrête, nous accusons presque tous la motivation : j’ai arrêté parce que l’envie est partie. La recherche lui donne un rôle plus modeste et plus précis.

Vouloir n’est pas faire. Une synthèse de 47 expériences a regardé ce qui se passe quand on réussit à convaincre des gens d’avoir l’intention de faire quelque chose. Une hausse moyenne à forte de l’intention n’a produit qu’un changement faible à moyen de ce qu’ils ont réellement fait.6 La motivation fait démarrer. Elle garantit mal que l’on continue.

Le type de motivation compte. La théorie de l’autodétermination, l’une des idées les plus testées du domaine, distingue ce que l’on fait par plaisir ou parce qu’on y tient de ce que l’on fait pour une récompense ou pour éviter la culpabilité. La première dure plus longtemps, et elle grandit quand on a le sentiment d’avoir choisi l’activité, d’y progresser, et de la partager avec des personnes qui comptent.7

Nous jugeons mal notre propre motivation. Des étudiants à qui l’on demandait pourquoi ils buvaient du café ont répondu que la fatigue comptait environ deux fois plus que l’habitude. Quand les mêmes étudiants ont noté leur fatigue et leurs cafés toutes les deux heures pendant une semaine, l’habitude prédisait leur consommation aussi bien que la fatigue.8 Nous ressentons nos humeurs et nos intentions, alors nous leur attribuons le mérite. Les habitudes travaillent en silence et passent inaperçues.

Cela a une conséquence pratique. Si vous pensez que c’est la motivation qui fait tenir une routine, une semaine terne et sans envie ressemble à la preuve que c’est fini. Mais la motivation allait de toute façon monter et descendre. Une habitude est utile justement parce qu’elle lui en demande moins.

Ce qui semble aider

Rien de tout cela n’est une recette. Voici quatre pistes bien étayées.

  1. Accrochez-la à ce que vous faites déjà. « Après avoir servi mon café, je m’étire cinq minutes » marche mieux que « je vais m’étirer davantage ». Les psychologues parlent d’intention de mise en œuvre ; l’« empilement d’habitudes » (habit stacking) des livres grand public en est une version. Une synthèse de 94 tests lui trouve un effet moyen à fort sur l’atteinte de l’objectif.9
  2. Faites-la assez petite pour un mauvais jour. Les habitudes simples s’installent plus vite, et la version que vous tenez encore quand vous êtes fatigué est celle qui se répète.
  3. Notez ce que vous faites, journées partielles comprises. Sur 138 expériences, les personnes qui suivaient leurs progrès atteignaient plus souvent leur objectif, et davantage encore quand elles les notaient par écrit ou les partageaient.10 Si votre routine a cinq éléments et que vous en avez fait trois, notez-en trois. Compter cette journée comme un échec cache de vraies répétitions.
  4. Faites-le à plusieurs. Dans un essai de perte de poids mené auprès de 166 personnes, celles venues avec trois proches, et à qui l’on avait donné des moyens de se soutenir, ont bien plus souvent terminé le programme et maintenu leur perte de poids que celles venues seules.11 L’essai mesurait le poids, pas l’automatisme : c’est une indication, pas une preuve.
Suivre un programme seul ou avec des proches
Venus seuls Venus avec trois proches, avec soutien Programme terminé Venus seuls: 76 % 76 % Venus avec trois proches, avec soutien: 95 % 95 % Perte de poids entièrement maintenue Venus seuls: 24 % 24 % Venus avec trois proches, avec soutien: 66 % 66 %
Essai de perte de poids, 166 personnes. « Maintenu » : toute la perte de poids était conservée six mois après la fin du programme.

Ce que cette recherche ne peut pas vous dire

En bref

Comptez en mois, pas en semaines. Choisissez quelque chose de petit, faites-le au même moment chaque jour, et n’accordez pas trop d’importance à un jour manqué ou à une semaine sans envie. Demandez-vous de temps en temps si vous devez encore décider de le faire. Quand la réponse est non, c’est devenu une habitude.

À propos de cet article : il a été écrit par l’équipe d’Allez!, une application de suivi d’habitudes. Nous ne sommes pas chercheurs. Nous avons lu les études listées ci-dessous et essayé de les résumer fidèlement. Si nous nous sommes trompés quelque part, écrivez-nous à hey@joinallez.com et nous corrigerons.

Les études derrière cet article

  1. Wood, Quinn & Kashy (2002). Habits in everyday life: Thought, emotion, and action. Journal of Personality and Social Psychology.
  2. Lally, van Jaarsveld, Potts & Wardle (2010). How are habits formed: Modelling habit formation in the real world. European Journal of Social Psychology.
  3. Singh, Murphy, Maher & Smith (2024). Time to form a habit: A systematic review and meta-analysis. Healthcare.
  4. Silverman & Barasch (2023). On or off track: How (broken) streaks affect consumer decisions. Journal of Consumer Research.
  5. Herman & Mack (1975). Restrained and unrestrained eating. Journal of Personality.
  6. Webb & Sheeran (2006). Does changing behavioral intentions engender behavior change? Psychological Bulletin.
  7. Ryan & Deci (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist.
  8. Mazar & Wood (2022). Illusory feelings, elusive habits: People overlook habits in explanations of behavior. Psychological Science.
  9. Gollwitzer & Sheeran (2006). Implementation intentions and goal achievement. Advances in Experimental Social Psychology.
  10. Harkin et collègues (2016). Does monitoring goal progress promote goal attainment? Psychological Bulletin.
  11. Wing & Jeffery (1999). Benefits of recruiting participants with friends and increasing social support for weight loss and maintenance. Journal of Consulting and Clinical Psychology.